Chrismène Dorme
Au Canada, l’apprentissage du français suscite un intérêt croissant. Bien que la langue de Molière soit minoritaire à l’échelle nationale, elle continue d’occuper une place importante dans la société, notamment sur le marché du travail. Selon Statistique Canada, près de 10,7 millions de personnes pouvaient soutenir une conversation en français en 2021.
Cet engouement se traduit par la multiplication d’initiatives locales visant à encourager la pratique du français dans un cadre convivial. Le Mois de la Francophonie, célébré en mars, constitue d’ailleurs une occasion privilégiée de mettre en valeur la langue et les cultures francophones.
Au nord de Toronto, deux francophiles ont décidé de passer à l’action. Ted Ebbers et Beverly Church ont fondé « Le coin français de Newmarket », un club de conversation destiné aux personnes qui souhaitent pratiquer la langue.
Mme Church, qui a grandi à Ottawa, a toujours voulu apprendre le français, mais ce n’est qu’à 50 ans qu’elle s’y est mise sérieusement. Son cofondateur, lui, a développé cet intérêt en travaillant au gouvernement fédéral, entouré de collègues bilingues.
Les deux fondateurs ont rapidement constaté un intérêt grandissant pour leur initiative. « Nous avons donc essayé de créer un groupe convivial où chacun peut se sentir à l’aise pour parler », explique M. Ebbers.
Aujourd’hui, le club attire un public varié. On y retrouve des retraités et de nombreux jeunes professionnels qui souhaitent améliorer leur français pour élargir leurs perspectives de carrière.
« Nous avons des enseignants qui veulent perfectionner leur français, des employés de banques, des fonctionnaires, des personnes qui ont fréquenté des écoles de langue française », ajoute Mme Church.
Comme eux, de nombreux nouveaux arrivants apprennent le français afin de mettre toutes les chances de leur côté dans le but d’obtenir la résidence permanente. C’est le cas de Gabryela Vilarino, une Brésilienne récemment immigrée au Canada, qui a commencé à apprendre le français au début de 2025.
Toutefois, son expérience n’a pas été de tout repos. « Le fait de vivre en Ontario limite les occasions quotidiennes de parler français. Je me rends régulièrement au Québec afin de m’immerger dans un environnement où les gens parlent principalement français », admet-elle.
Elle reconnaît toutefois que le fait de parler français peut l’aider à mieux s’intégrer et à créer des liens au Canada. « Lorsque nous sommes capables de parler la langue locale, nous nous sentons naturellement plus intégrés et plus à l’aise au sein de la communauté », affirme Mme Vilarino.
Face à cet intérêt croissant pour « Le coin français de Newmarket », les organisateurs ont dû augmenter la fréquence des rencontres. Désormais, de 15 à 20 personnes se retrouvent deux fois par mois pour discuter de sujets du quotidien.
« Nous organisons parfois des randonnées ou des soirées de jeux de société. L’idée est de pratiquer le français de manière ludique », explique M. Ebbers.
Malgré son succès, l’initiative repose entièrement sur le bénévolat, Les ressources restent limitées et trouver un lieu adapté constitue aussi un défi, reconnaît Beverly Church, qui rêve de voir davantage de cafés, de restaurants ou de cinémas proposant des activités en français.
Au fil du temps, le club est toutefois devenu bien plus qu’un simple lieu d’apprentissage. « Les gens ne viennent pas seulement pour apprendre le français. Ils cherchent aussi une communauté », observe Ted Ebbers.
À Windsor, Tom Sobocan illustre lui aussi l’impact que peut avoir l’apprentissage d’une langue. Enseignant dans une école de langue française, il se souvient du moment où tout a commencé.
« C’était lors d’un café français organisé par mon professeur de français langue seconde lorsque j’étais en 6e année. J’ai alors réalisé que le français pouvait être utile », raconte-t-il. Puis, il a participé à des échanges linguistiques au Québec et en France, tout en rendant régulièrement visite à sa famille française pendant l’été.
Son parcours n’a pas été sans obstacles. « Le principal défi était la confiance en moi. Certains francophones étaient parfois critiques par rapport à mon accent », confie-t-il. Heureusement, il a aussi bénéficié de l’aide d’amis qui corrigeaient sa prononciation avec bienveillance.
Très engagé dans la vie associative francophone de Windsor (Club Richelieu et paroisse Saint-Jérôme), M. Sobocan estime pourtant que son apprentissage est toujours en cours. Il continue de lire et d’écouter les nouvelles en français et de converser avec ses collègues.
Selon lui, les jeunes générations bénéficient aujourd’hui de meilleures opportunités. En effet, Statistique Canada indique que 482 733 jeunes Canadiens apprennent la langue française des programmes d’immersion hors Québec.
« C’est un excellent point de départ et cela peut vraiment ouvrir des portes », conclut-il.
Pour Ted Ebbers, Beverly Church, Gabryela Vilarino et Tom Sobocan, le français n’est pas seulement une langue à apprendre : c’est un lien qui unit les générations, crée des amitiés et enrichit les parcours professionnels et personnels. Dans un pays où le bilinguisme est une richesse, ces initiatives locales montrent que le français peut se vivre au quotidien, au-delà des cours, des manuels et des statistiques.
Photo : Ted Ebbers et Beverly Church (Crédit : Le coin français de Newmarket)






