Chrismène Dorme
L’Université de l’Ontario français (UOF) a accueilli, le 25 mars, une conférence au titre évocateur : « Quand les algorithmes regardent ailleurs : l’IA générative et la visibilité de la culture franco-ontarienne ». Au cœur de cette rencontre, une réflexion sur l’impact des technologies d’intelligence artificielle (IA) sur la représentation et la vitalité de la culture franco-ontarienne.
La conférence était présentée par la professeure agrégée Hela Zahar et Steve Kawe, étudiant en études de Communication et médias numériques, et animée par Jean-Luc Bernard, conseiller aux partenariats à l’UOF. Ensemble, ils ont mis en lumière un enjeu majeur : l’IA ne transforme pas seulement la technologie, elle redéfinit aussi les dynamiques culturelles.
Au cœur des discussions, l’IA générative, décrite comme un outil révolutionnaire capable de produire du contenu original, textes, images, sons ou code, à partir de vastes ensembles de données. Contrairement aux systèmes traditionnels, ces modèles, notamment les grands modèles de langage (en anglais Large Language Model), ne se contentent pas d’analyser, ils créent. Mais cette capacité soulève des questions fondamentales sur la représentation culturelle.
L’étude présentée, menée depuis plus d’un an avec six chercheurs et soutenue par le Conseil de recherches en sciences humaines ainsi que la Chaire de recherche du Québec sur l’IA et le numérique francophones, s’appuie sur des témoignages et examine les effets concrets de ces technologies sur les communautés francophones de l’Ontario. Son constat est clair : le problème est moins technologique que culturel.
« Ce qui est valorisé sur le web répond à une logique de profit, et non à une responsabilité sociale », a souligné Hela Zahar.
Dans ce contexte, les géants de la technologie imposent des standards qui influencent directement les contenus générés. Or, ces systèmes sont majoritairement entraînés à partir de données anglophones, ce qui engendre une forme de sélection culturelle et limite la visibilité des réalités francophones et franco-ontariennes.
La question devient alors cruciale : comment les algorithmes reconfigurent-ils notre culture ? À mesure qu’ils évoluent, ils façonnent les récits dominants, parfois au détriment des voix minoritaires. Plusieurs intervenants ont évoqué le retard du Canada en matière de régulation, comparé à l’Europe ou à la France, où des cadres plus stricts régissent déjà ces technologies.
Dans la salle, les échanges ont également révélé des tensions internes à la francophonie. Certains participants ont évoqué une tendance à l’autocensure, freinant l’adoption de ces outils, alors que les milieux anglophones les intègrent déjà dans leurs pratiques professionnelles quotidiennes.
Pourtant, la Francophonie ontarienne se distingue par sa diversité. Le défi réside dans le manque de contenu disponible pour alimenter les systèmes d’IA, d’où l’intérêt croissant pour le développement de modèles locaux, voire franco-ontariens, capables de refléter cette pluralité. « Il est toujours intéressant de s’inspirer des francophonies majoritaires comme celles de Paris ou de Montréal », a rappelé Mme Zahar, tout en insistant sur la nécessité de ne pas rester en position marginale.
Les réactions du public témoignent d’une prise de conscience. « Je vais désormais adapter mon utilisation de l’IA pour contribuer à la préservation culturelle », a confié Paule Véronique, une étudiante. Steve Kawe, de son côté, insiste sur l’urgence d’encadrer cet outil : « La technologie évolue trop vite. Il faut poser des questions éthiques dès maintenant ».
Pour les chercheurs, cette conférence marque un point de départ. Les prochaines étapes porteront sur les enjeux de droits d’auteur et de pillage de contenus, qui préoccupent les milieux culturels et médiatiques francophones.
Au-delà du diagnostic, un appel à l’action se dessine : sortir de l’isolement, mutualiser les efforts et structurer une réponse collective. Comme l’a résumé Hela Zahar, « une francophonie multiple exige une IA à son image ».
Photo: Les participants à la conférence sur l’impact des technologies d’intelligence artificielle (IA) sur la représentation et la vitalité de la culture franco-ontarienne. (Crédit : C. Dorme)






