À contre-courant des diktats de la beauté et des images lissées qui saturent l’espace médiatique, Juliette et Fanny ont fait du boudoir un acte de réappropriation de soi. Installées à Toronto, ces deux photographes françaises utilisent l’objectif comme un outil de confiance, de douceur et, parfois, de reconstruction.

Chrismène Dorme – IJL – Le Métropolitain

Leur histoire commence à Paris, en 2009, sur les bancs d’une école de photographie. Quinze ans plus tard, c’est de l’autre côté de l’Atlantique qu’elles donnent naissance à Scandaleuse Boudoir, un projet engagé et profondément humain, consacré à la photographie de boudoir — loin des clichés réducteurs qui entourent encore le genre.

Leur ambition est claire : aider les femmes à apprivoiser leur sensualité et à se réconcilier avec leur corps. « Nous voulions montrer aux femmes qu’elles ont le droit d’être sexy, sans que ce soit pour attirer le regard masculin », explique Fanny. Pour Juliette, la démarche dépasse même le cadre artistique : « Il y avait un côté rébellion. Se réapproprier son image, son corps, et se détacher des complexes imposés par les standards de beauté ».

Le studio se veut avant tout un espace d’expression personnelle, pensé pour déconstruire la honte et les pensées négatives que beaucoup entretiennent vis-à-vis de leur corps. Scandaleuse Boudoir accueille notamment des femmes ayant subi des mastectomies ainsi que des personnes issues de milieux culturels ou religieux où le corps féminin demeure un sujet tabou.

Les complexes s’installent tôt et s’ancrent durablement. « On grandit toutes avec des complexes imposés par l’extérieur, comme la famille, la société, les standards irréalistes, souligne Juliette. Mais le plus important, c’est la confiance. Quand elle revient, elle débloque beaucoup d’autres choses. Certaines clientes nous ont même confié avoir pris des décisions de vie majeures après leur séance. »

Fanny abonde dans le même sens : « On s’est trop détaché de notre corps. On oublie que c’est la vie, avec tous nos organes, notre histoire. Le boudoir aide aussi à accepter sa beauté naturelle ». Et Juliette de conclure : « Notre valeur ne dépend pas de critères établis ».

Si l’expérience peut être transformatrice, elle n’est jamais improvisée. La plupart des personnes arrivent nerveuses, parfois même très intimidées à l’idée de poser. « Beaucoup n’ont jamais fait de photos, même de simples portraits », raconte Fanny. Mais la tension retombe rapidement, notamment après le maquillage et la coiffure, les premières étapes d’un rituel rassurant.

La clé, selon Juliette, réside dans la communication. « On commence toujours par une consultation gratuite. Les gens apprennent à nous connaître, savent que nous sommes des femmes, et nous partageons aussi nos propres expériences », dit-elle. En effet, les clientes sont encouragées à venir avec des vêtements ou des objets qui leur ressemblent telles qu’une guitare, un livre, du matériel artistique, etc. Une approche personnalisée qui distingue Scandaleuse Boudoir du boudoir plus traditionnel.

Les deux photographes restent toutefois prudentes. « On ne recommande pas ces séances à des personnes qui ont une estime d’elles-mêmes trop fragile, précise Juliette. Cela peut être contre-productif. Il faut qu’une partie du chemin soit déjà faite. »

Pour Fanny, le boudoir peut néanmoins agir comme une thérapie complémentaire. « C’est très thérapeutique, mais seulement quand les gens se sentent prêts », affirme-t-elle.

Juliette et Fanny constatent néanmoins que certaines séances peuvent-être particulièrement intenses. Elles accueillent parfois des femmes issues de milieux culturels ou religieux où le rapport au corps est très contraint. Leurs photos, souvent tenues dans la plus stricte intimité, permettent une réappropriation profonde de leur corps et de leur statut de femmes.

Le samedi 31 janvier, Juliette et Fanny ont ouvert les portes de leur studio à Toronto pour une journée de rencontres autour du boudoir. Dans une ambiance chaleureuse — café, thé, douceurs et échanges sans tabou —, le public a pu découvrir les décors, feuilleter des albums et poser toutes ses questions. « On fait habituellement des consultations en visioconférence. Là, on voulait un espace de rencontre et de partage et qu’elles puissent poser leurs questions et échanger  », explique Fanny.

Le projet continue par ailleurs d’évoluer. Récemment, l’équipe s’est agrandie avec l’arrivée de la vidéaste Pascaline, Française elle aussi, qui intègre désormais la vidéo aux séances. Une approche encore rare au Canada, pensée notamment pour les couples, afin d’explorer autrement l’intimité et la connexion.

Si les mentalités évoluent, les deux photographes restent lucides. « Il y a eu un vrai élan du « body positivisme » il y a quelques années qui a posé de bonnes bases, estime Juliette. Mais aujourd’hui, avec l’intelligence artificielle (IA) et les réseaux sociaux, on a parfois l’impression de reculer. »

Fanny partage ce constat : « La relation au corps évolue, oui, mais très lentement. L’IA va devenir un vrai problème ».

Face à ces images toujours plus irréelles, Scandaleuse Boudoir revendique une approche sincère, incarnée et profondément humaine. Une invitation à se regarder autrement, sans filtres, sans normes, et surtout sans honte.

Photo : Fanny (à gauche) et Juliette (Crédit : Scandaleuse Photography)