Gomme et tchador : l’Iran se rebelle au musée Aga Khan

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Shirin Aliabadi, Miss Hybrid 3, 2008 © Shirin Aliabadi. Courtesy: Mohammed Afkhami Foundation

Cheveux blonds peroxydés qui se révèlent sous un voile savamment porté, pansement sur le nez comme marque évidente d’une récente chirurgie, une jeune femme plein d’audace fixe le spectateur de ses yeux devenus bleus grâce à des lentilles de contact, le tout en lui soufflant au visage une superbe gomme balloune rose.

Ce portrait-photo de la série Miss Hybrid (2008) réalisée par l’artiste Shirin Aliabadi est une parfaite démonstration de l’hybridation de l’identité iranienne présentée par l’exposition Rebel, Jester, Mystic, Poet: Contemporary Persians au musée Aga Khan.

Jusqu’au 4 juin, l’exposition présente le travail de 23 artistes contemporains iraniens. Ces derniers interrogent la pluralité de l’identité dans l’Iran du XXIe siècle – entre influences du monde moderne occidental et interdictions des Mohhas – par le biais de 27 œuvres sélectionnées depuis la collection privée du collectionneur britano-iranien Mohammed Afkhami.

Ce dernier présente un aspect différent de l’Iran encore peu montré à une audience occidentale, mais qui, pourtant, lui est familier dans sa forme et dans son fond.
« Peu importe ce qu’il arrive politiquement, on ne peut éliminer les racines culturelles de l’Iran. Et quelqu’un doit montrer cela. Et puis les gens voient et se disent : Oh mon dieu, elles sont plutôt cool ses œuvres. Les Iraniens font ça? », déclarait-il dans une interview donnée au journal britannique The Guardian en janvier 2016.
L’art iranien contemporain, encore peu connu du grand public, s’est pourtant imposé sur le devant de la scène du marché de l’art international dans les années 2000 avec des ventes record.

« Malgré les sanctions, l’isolation et les insurrections qui ont caractérisé l’Iran durant ce millénaire, la force créative des Iraniens n’a pas été étouffée, déclare le docteur Fereshteh Daftari, commissaire de cette exposition d’art iranien postrévolutionnaire. Les récits présentés sont tissés d’une obsession réelle et d’une résilience éloquente. Ce n’est pas la première exposition sur ce sujet, mais c’est la première qui pose ces artistes et leurs œuvres à la lumière de leur force morale. »

Les œuvres composées de peintures, de vidéos, de sculptures et de photographies interrogent des sujets tels que le genre, la politique et la religion au travers d’une rébellion tranquille, d’humour, de mysticisme et de poésie.

Shadi Ghadirian, Untitled #10, Untitled #11, série Ghajar (1998)

L’humour, c’est bien l’arme de la photographe Shadi Ghadirian. L’artiste, célèbre dans le monde entier pour ses portraits des ménagères iraniennes pleins de malice, joue avec les contraintes des interdits dictés par les autorités religieuses. Sa série Ghajar (1998), s’inspire des portraits photographiques de l’époque de la dynastie Ghajar (1781-1925), le tout en y glissant des éléments anachroniques. Ainsi dans Untitled #10, deux femmes méconnaissables, car voilées des pieds à la tête, font pourtant leur portrait, le tout à côté d’un tableau d’action-painting…

Shirin Neshat, Untitled from the Rapture, 1999

L’artiste vidéo Shirin Neshat explore la relation entre les femmes et les systèmes de valeurs religieux et culturels au sein des communautés islamiques. Un travail politique tout en poésie et subtilité que présente l’image Untitled from the Rapture (1999) provenant de la vidéo du même nom qui présente un groupe de femmes marchant d’une volonté collective vers la liberté que la mer semble leur offrir.

Parastou Forouhar, Friday, 2003

À noter également le polyptique Friday (2003) de l’artiste Parastou Forouhar, dont l’œuvre, presque totalement couvert d’un textile noir qui rappelle le tchador, interroge les thèmes de la prohibition, de l’imagination et de l’érotisme du corps, alors qu’une simple main émerge de la fabrique pour en empoigner le tissu.