Alexia Grousson

Autrice et illustratrice de science-fiction, Michèle Laframboise poursuit une œuvre foisonnante qui compte désormais 20 romans et plus de 90 nouvelles. Diplômée en géographie et en génie civil, elle navigue depuis des décennies entre bandes dessinées, romans, recueils, nouvelles et poèmes. Avec Le Kaiju de Mississauga, elle signe son vingtième roman, une étape symbolique dans un parcours qu’elle qualifie avec simplicité de « beau chiffre rond ».

Si elle est reconnue pour son ancrage en science-fiction, ce nouveau titre figure parmi ses premiers à ne pas relever pleinement du genre. Destiné aux jeunes lecteurs de la collection Pigeon voyageur, qui s’adresse officiellement aux 9-12 ans, l’ouvrage adopte un format accessible  168 pages en gros caractères aux lignes aérées  sans pour autant sacrifier la rigueur historique. « Celui-ci m’a demandé autant de recherche qu’un livre pour adulte. Il s’agit d’une histoire vraie ; il faut donc en vérifier soigneusement les faits. Quand on raconte une histoire, on veut les détails de la vie quotidienne, pas seulement les grandes lignes », affirme l’autrice.

Installée à Mississauga depuis 2003, l’écrivaine ne pouvait ignorer l’événement qui a profondément marqué l’histoire de sa ville d’adoption : le spectaculaire déraillement ferroviaire de novembre 1979. L’idée du roman a germé après une rencontre avec la mairesse de l’époque, Hazel McCallion, qui lui raconta cet épisode marquant.

« Cet événement aurait pu être une catastrophe », rappelle Michèle Laframboise, évoquant l’explosion provoquée par des wagons-citernes remplis de propane, dont la boule de feu fut visible jusqu’à Niagara Falls. Pourtant, l’accident ne fit aucune victime. Soucieuse de restituer fidèlement l’atmosphère de l’époque, elle a consulté les rapports officiels, exploré les archives de la Société d’histoire de Mississauga et visionné des témoignages. Elle décrit notamment ce ciel « orange clair partout, comme un coucher de soleil au centre de la ville », peu avant minuit, vision saisissante qui frappa les esprits. Les archives révèlent également qu’il s’agissait d’un samedi soir et que de nombreux adolescents se trouvaient à l’extérieur. « Il fallait éloigner les ados qui étaient sur la voie ferrée », rapporte un document d’époque.

C’est à partir de cette matière documentaire que l’autrice a construit son récit. L’intrigue adopte le point de vue d’un jeune garçon fictif, Victor Tremblay, passionné de monstres japonais. Réveillé par le fracas et les tremblements, il aperçoit un ciel embrasé et croit distinguer un kaiju, terme japonais signifiant « monstre géant », piétinant la voie ferrée. À travers le regard de Victor et de ses amis Lucie et Henry, issus de milieux culturels différents, le roman retrace une évacuation hors du commun. Séparés dans le chaos, les adolescents doivent s’informer par la télévision et la radio. « Comment faire passer l’information tout en étant réaliste? » s’est interrogée Michèle Laframboise, attentive aux contraintes d’une époque sans téléphones cellulaires ni réseaux sociaux.

Les résidents ont d’abord évacué en pensant quitter leur domicile pour quelques heures, mais l’exil dura plusieurs jours. Les sinistrés furent accueillis au centre commercial Square One, puis à Sherway Gardens, avant que les vents changeants n’imposent un nouveau déplacement vers le Centre international. Victor participe et prête main-forte. L’élan de solidarité constitue l’un des fils conducteurs du récit : la mairesse Hazel McCallion mobilisa des bénévoles pour nourrir les animaux restés sur place et récupérer les ordonnances des personnes âgées. Une personne coupa l’attelage entre plusieurs wagons en flammes, sauvant ainsi 32 wagons et 3 locomotives. L’enquête révéla qu’un mécanisme de roue surchauffé s’était détaché avant de provoquer le déraillement dans une courbe. Ironie du sort, la seule personne blessée fut la mairesse elle-même, qui se foula la cheville en se rendant sur les lieux.

À travers ce récit inspiré de faits réels, Michèle Laframboise propose une réflexion sur l’amitié, l’entraide et l’honnêteté, tout en rendant hommage à une mobilisation citoyenne exemplaire qui a marqué l’histoire canadienne.

Le lancement officiel de Le Kaiju de Mississauga aura lieu le 28 février, au Salon du livre de Toronto, à l’Université de l’Ontario français.

Quant à la suite, Michèle Laframboise poursuit son élan créatif : « Je travaille sur deux ou trois nouvelles et sur des romances », conclut-elle.

Photo (courtoisie): Michèle Laframboise